La coiffeuse de Vannes
Dans le morne reflet d’une étroite verrière,
Où languissait le jour comme un encens mourant,
J’aperçus, traversant l’ombre coutumière,
Une femme de feu dans un lieu sans printemps.
Le salon sommeillait sous sa pénombre grise ;
Un vieux miroir gardait ses secrets taciturnes,
Et la lampe semblait, dans sa clarté soumise,
Veiller un sanctuaire aux douceurs nocturnes.
Moi, je la vis debout, souveraine et dorée,
Portant dans ses cheveux les splendeurs du couchant ;
Et son front rayonnait comme une plage salée
Que le soleil abandonne en la caressant.
Je m’approchai. Mon cœur, cet infirme funambule,
Hésitait sur le fil qui sépare et unit ;
Car toute rencontre a sa secrète bulle,
Son seuil mystérieux, son douanier de nuit.
Il est entre les êtres une invisible rive,
Un pays sans contour, un royaume incertain,
Où l’homme, se penchant vers une âme captive,
Touche sans posséder la chaleur de sa main.
Je franchis ce détour que l’on nomme une porte,
Et qui fut, ce jour-là, plus qu’un simple passage :
Une entrée en ce lieu où le désir emporte
L’homme jusqu’aux confins au détour du virage.
Elle me demanda, d’une voix grave et tendre :
« Monsieur, qu’allons-nous faire ? » — ô question de chair
Sous laquelle je crus entendre et presque surprendre
L’écho d’un autre monde entrouvert dans l’air.
Mes cheveux, il est vrai, n’offraient guère à la lame
Qu’un futile travail, presque rien à ravir ;
Mais je venais offrir à ses doigts et à l’âme
Le prétexte discret d’un impossible avenir.
Je n’osai point parler comme parlent les fièvres.
Je tus l’aveu brutal qui montait à mon sang.
Je fis de mon silence un tremblement de lèvres,
Et de mon abandon quelque chose d’élégant.
Elle comprit pourtant. Les femmes le devinent,
Dans l’infime détour d’un regard trop présent,
Quand le trouble s’insinue aux paroles voisines
Et parfume le vide d’un charme oppressant.
Alors, avec ce tact des âmes retenues,
Elle nomma sans nommer son serment quotidien ;
Elle évoqua, du bout de ses phrases ténues,
La douce fidélité qui la liait à quelqu’un.
Et moi, je découvris, devant cette frontière,
Que l’amour le plus pur n’est pas toujours vainqueur ;
Qu’il est des paradis fermés par la lumière,
Et des non triomphants plus profonds que le cœur.
Nous restâmes ainsi sur l’extrême limite,
Entre l’aveu naissant et le geste aboli,
Dans ce pays subtil où le désir habite
Sans réclamer son dû ni troubler l’accompli.
Ses mains allaient, légères, autour de ma nuque,
Comme vont sur un marbre un souffle ou un remords ;
Et chaque faible instant, d’une douceur caduque,
Pesait plus qu’un long siècle au sablier des corps.
Je ne revis jamais cette étrange prêtresse.
Vannes a refermé ses pavés sur mes pas.
Mais je garde à l’esprit, avec une tendresse
Que le temps n’use point, ce qu’il ne comprend pas.
Car il est des rencontres, ô suave torture,
Qui ne donnent au cœur qu’un éclair traversé ;
Mais cet éclair suffit pour fendre la clôture
Et laisser l’homme entier à jamais déplacé.
Et lorsque je surprends dans la glace fidèle
L’ombre d’une ancienne coupe au contour adouci,
Je revois ce salon, sa nuit, et puis cette elle,
Dont les cheveux d’airain retenaient l’incendie.
Belle coiffeuse, hélas, gardienne de la ligne
Où deux mondes voisins ne se rejoignent pas,
Tu fus l’instant sacré, l’attirance bénigne,
La frontière incarnée en grâce ici-bas.