Il existe des nostalgies qui ne demandent aucun souvenir. Elles naissent d'une photographie, d'un air ancien ou, pour moi, de ces vieux films polonais en noir et blanc, vers lesquels je retourne sans cesse, comme on retrouve le pays de ses origines. Sous cette lumière de cendre, j'ai le sentiment étrange de retrouver un monde qui m'attend depuis toujours. Les hommes portent leurs manteaux avec une distinction naturelle, les femmes traversent le temps avec une grâce silencieuse, et les paroles semblent avoir été pesées avant d'être offertes. Rien n'est pressé. Même le silence semble revêtu d'une certaine noblesse.
Je ne sais d'où me vient cette certitude, sinon du cœur, mais il me semble parfois que je suis né en retard de mon propre destin, comme si le temps avait refermé la porte quelques années avant ma venue. Alors je comprends que ce n'est pas seulement un vieux film que je regarde, mais une manière perdue d'habiter le monde. Et chaque fois que l'écran s'éteint, il me reste cette étrange tristesse des voyageurs qui reviennent d'un pays où ils n'ont pourtant jamais vécu.