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Olivier JOUSSET

Je marche

Je marche

Je marche et je vois
Je marche et ce que je vois n’est déjà plus ce que j’ai vu
Encore un éclair avalé par la gueule du passé
Encore un souvenir enchaîné au fond des oubliettes
Il va rester là tapi dans l’ombre peut-être à jamais

Je marche
Je marche sous la pluie sur les pavés séculaires
Je marche sur les traces de très anciens cochers
Là le bruit des sabots qui trépignent et hennissent
Là les mères courage et leurs seins en tétée
Là les ivrognes mendiants couchés dans leur détresse

Je marche et je pense à l’absinthe qui saoule les poètes
Je marche et croise des silhouettes de jambes et de capuches
Elles pilotent au radar et avancent l’air décidé
A quoi pensent-elles ?
M’ont elles déjà oublié ?
Ont-elles toutes perdu leurs yeux dans le vent harassant ?
Je tente un regard pour capter une lueur
J’envoie une lueur pour tenter un regard

Je marche avec des gouttes qui dansent sur le bout de mon nez
Je marche dans la cadence de mon cœur qui vieillit
Je pense à mes orteils gelés et à l’amour brûlant
Je pense à un feu de cheminée en bolérant Ravel
Je pense à mes amis que je viens de quitter
Je pense à la mort qui tapine au tournant
Je pense au tournis que nous donne la vie
Je marche pour elle sous la pluie bordelaise
J’avance dans son mirage et j’ai froid aux genoux
Une lumière me traverse en slalom miroitant

Je marche d’un pas léger un sourire accroché
Je marche illuminé dans mon corps détrempé
Tout semble sans effort
Tout semble à l’équilibre
Ma masse se floute d’une sensation d’apesanteur sereine
Arrêt sur image débrancher les nuages et le vent et le soleil
et tout le bleu du ciel
Le temps de prendre la photo le temps de s’oublier
Renaître dans l’instant renaître de l’instant
Devenir son présent
Être son cadeau
Tout semble sans effort
Tout semble à l’équilibre
Les ombres se chiffonnent les lumières se dispersent
Une infime brise se lève et crache une bourrasque

Je marche comme un automate vers un destin étrange
J’écris des tas de mots en regardant mes pieds
Je vois tout le passage de cette ville insensée
J’écris l’essentiel pour ne pas l’oublier
Je stoppe l’instant
J’arrête l’éternité
Je sors mon stylet pour graver ma pensée
Il pleut
Il pleut tellement que ma tête se vidange
Encore perdu le fil de ma jolie plume d’ange
Une goutte s’est glissée dans mon cou frissonnant

Je marche
Je marche en route vers mon havre de paix
Je marche vers mon carrosse et sa robe blanche et sage
Je marche les os humides sous la lumière dorée
Je marche dans l’éclaircie de l’automne de ma vie
Je marche et marche encor’ sans plus penser à rien...