Je marche et je vois Je marche et ce que je vois n’est déjà plus ce que j’ai vu Encore un éclair avalé par la gueule du passé Encore un souvenir enchaîné au fond des oubliettes Il va rester là tapi dans l’ombre peut-être à jamais
Je marche Je marche sous la pluie sur les pavés séculaires Je marche sur les traces de très anciens cochers Là le bruit des sabots qui trépignent et hennissent Là les mères courage et leurs seins en tétée Là les ivrognes mendiants couchés dans leur détresse
Je marche et je pense à l’absinthe qui saoule les poètes Je marche et croise des silhouettes de jambes et de capuches Elles pilotent au radar et avancent l’air décidé A quoi pensent-elles ? M’ont elles déjà oublié ? Ont-elles toutes perdu leurs yeux dans le vent harassant ? Je tente un regard pour capter une lueur J’envoie une lueur pour tenter un regard
Je marche avec des gouttes qui dansent sur le bout de mon nez Je marche dans la cadence de mon cœur qui vieillit Je pense à mes orteils gelés et à l’amour brûlant Je pense à un feu de cheminée en bolérant Ravel Je pense à mes amis que je viens de quitter Je pense à la mort qui tapine au tournant Je pense au tournis que nous donne la vie Je marche pour elle sous la pluie bordelaise J’avance dans son mirage et j’ai froid aux genoux Une lumière me traverse en slalom miroitant
Je marche d’un pas léger un sourire accroché Je marche illuminé dans mon corps détrempé Tout semble sans effort Tout semble à l’équilibre Ma masse se floute d’une sensation d’apesanteur sereine Arrêt sur image débrancher les nuages et le vent et le soleil et tout le bleu du ciel Le temps de prendre la photo le temps de s’oublier Renaître dans l’instant renaître de l’instant Devenir son présent Être son cadeau Tout semble sans effort Tout semble à l’équilibre Les ombres se chiffonnent les lumières se dispersent Une infime brise se lève et crache une bourrasque
Je marche comme un automate vers un destin étrange J’écris des tas de mots en regardant mes pieds Je vois tout le passage de cette ville insensée J’écris l’essentiel pour ne pas l’oublier Je stoppe l’instant J’arrête l’éternité Je sors mon stylet pour graver ma pensée Il pleut Il pleut tellement que ma tête se vidange Encore perdu le fil de ma jolie plume d’ange Une goutte s’est glissée dans mon cou frissonnant
Je marche Je marche en route vers mon havre de paix Je marche vers mon carrosse et sa robe blanche et sage Je marche les os humides sous la lumière dorée Je marche dans l’éclaircie de l’automne de ma vie Je marche et marche encor’ sans plus penser à rien...