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Eric BENCHIMOL

Alfred et Lucie

Alfred et Lucie

Le destin m'a conduit dans cette antre du Diable,
Îlot du bout du monde enclavé par les vents,
Entre les quatre murs de ma prison de sable
Où même le geôlier s'enferme en se taisant.

Lucie, ô mon amour, sans tes lettres si rares,
Où tu m'as supplié de ne pas mettre fin,
Pour toi, pour nos enfants, pour l'honneur qui m'égare,
A cette vie atroce, hors du temps incertain,

Si dépouillé de tout, sans espoir et sans grade,
Mes guenilles flottant sur un bien maigre esquif,
J'ai cru que la folie emporterait ma rade,
Innocent Robinson au seul crime: être juif !

De ma lucarne, unique œilleton sur le vague,
Je ne peux que parler chaque jour au requin
Dont je vois l'aileron passer parmi les vagues,
Puis je reprends mes cours de physique en dessins.

Les mois et les années semblent si ridicules…
Tu me dis que Zola, notre ami, me défend.
Quand verrais-je l'aurore au fond du crépuscule
Lorsque tout paraît noir, sans toi, sans nos enfants ?

Te tenir dans mes bras, juste quelques secondes,
T'embrasser, ce serait mon plus grand paradis,
Mais je n'ai que tes mots censurés, ta faconde,
Et ta force d'amour en moi qui me conduit.

La France de Peguy, Jaurès, des Droits de l'Homme,
Pourrait-elle oublier le Juste par erreur ?
Je n'ai que ma prière à offrir et je somme
La lueur des esprits de gagner mon honneur !