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Chantal TOULMOND

Je suis restée seule



J’avais un père.
Un mari.
Un enfant.

J’avais une maison pleine de voix, de petites habitudes, de disputes parfois, mais surtout de rires.

Je croyais que la vie, c’était ça :
eux, nous, et demain.

Puis la guerre est arrivée.

Au début, il y eut les bruits au loin.
Puis les sirènes.
Puis les explosions.

Les fenêtres tremblaient.
Les maisons se vidaient.
Les gens couraient avec quelques affaires serrées contre eux.

On ne parlait plus de projets.
On parlait de survivre.

Chaque matin, la première chose que je faisais, c’était de chercher les miens du regard.

Mon père était là.
Mon mari était là.
Mon enfant était là.

Alors, pendant quelques instants, je pouvais encore respirer.

Mais la guerre ne prévient jamais lorsqu’elle décide de vous arracher quelqu’un.

Un jour, tout a basculé.

Je les ai perdus.

Mon père.
Mon mari.
Mon enfant.

Je ne sais même pas comment expliquer ce que l’on ressent lorsque le monde continue de tourner alors que le vôtre vient de s’arrêter.

Autour de moi, il y avait le chaos.
Des cris.
De la poussière.
Des maisons détruites.
Des familles qui cherchaient les leurs.

Et moi, au milieu de tout cela,
je suis restée seule.

Trois mots que je n’arrive toujours pas à conjuguer au passé.

Depuis, je porte leur absence comme une pierre dans la poitrine.
Personne ne la voit.
Mais moi, je la sens chaque matin.

Je continue à vivre.
Je fais semblant d’être forte.
Il m’arrive même de sourire.

Mais certains jours, j’aimerais simplement m’asseoir quelque part et pleurer, sans avoir à expliquer pourquoi.

On me dit parfois :

« Tu es courageuse. »

Je ne sais pas.

Je n’ai pas choisi de l’être.

J’ai seulement continué, parce qu’il n’y avait plus personne pour me dire :

« Viens, je suis là. »

Alors j’ai appris à avancer seule, avec leurs souvenirs dans la tête, leurs voix dans le cœur et ce vide immense que personne ne pourra combler.

La guerre m’a tout pris.

Elle m’a pris ma maison, mes repères, ma famille, mon insouciance.

Mais elle n’a pas réussi à m’enlever l’amour que j’avais pour eux.

C’est peut-être la seule chose qu’elle n’a pas pu détruire.

Alors je parle encore à mon père.
Je pense encore à mon mari.
Et dans mes rêves, mon enfant est toujours là.

Je sais qu’au réveil,
je serai encore seule.

Mais pendant quelques secondes, avant d’ouvrir les yeux,
je suis de nouveau avec eux.

Et ces quelques secondes-là,
je les garde précieusement.

Parce que, dans ma vie d’aujourd’hui,
ils sont tout ce qu’il me reste.